Concevoir une exposition internationale respectueuse de la propriété intellectuelle. L’exemple de Picasso, la Figure

Du 21 janvier au 31 mai 2026, le Louvre Abu Dhabi , accueille Picasso, la Figure, une exposition monographique co-organisée avec le musée national Picasso-Paris et France Muséums. À travers 131 œuvres, cette exposition explore la fascination de Picasso pour la figure humaine, tout en mettant en dialogue ses travaux avec des créations d’artistes contemporains de la région, soulignant ainsi son influence durable.

Cependant, organiser une telle exposition dans un contexte international soulève des enjeux juridiques complexes, notamment en matière de propriété intellectuelle.* Comment concilier la valorisation du patrimoine culturel avec le respect des droits des artistes, de leurs ayants droit et des spécificités locales ?  

Pour éclairer ces questions, nous avons croisé les regards de Léa Karouby (juriste chez France Muséums), Valentine Bellucci (responsable de projet au département Programmation et Production de France Muséums) et Élodie de Almeida Satan (gestionnaire de droits pour Picasso Administration).

Pouvez-vous nous présenter Picasso Administration ?

Elodie de Almeida Satan : Picasso Administration a été créé en 1995 par Claude Ruiz Picasso. Sa mission est de gérer les droits d’auteur attachés aux œuvres de Picasso, les droits dérivés de la personnalité (droit au nom, à la signature et à l’image de Picasso) et les marques enregistrées par l’Indivision Picasso.  

Cette dernière, composée des 9 héritiers de l’artiste, est représentée par Picasso Administration, placée sous l’autorité de Paloma Ruiz Picasso, administratrice de l’Indivision.

Nous gérons donc l’ensemble de ces droits partout dans le monde, et pour certains territoires, à travers des sociétés de gestion collective.

Léa Karouby : Ainsi, la Succession Picasso représente les héritiers tels que désignés légalement et la Picasso Administration est la société crée par ces héritiers afin de confier la gestion des droits d’auteur, les droits sur la marque, etc.

Comment Picasso Administration accompagne les institutions culturelles dans la réalisation de projets impliquant des œuvres de Picasso ?

EAS : Dès que nous sommes informés de la tenue d’une future exposition, impliquant des œuvres de Picasso, surtout s’il s’agit d’une exposition monographique, nous prenons contact rapidement avec les institutions ou les organisateurs. Nous leur expliquons notre rôle, et notre fonctionnement puis nous leur transmettons nos guidelines. Ce document, élaboré au fil des demandes, détaille les conditions d’utilisation des œuvres, du nom et de l’image de Picasso, ainsi que les procédures pour obtenir les autorisations. 

Ces guidelines permettent aux institutions de comprendre les exigences légales et de les relayer à leurs équipes. Picasso Administration intervient également pour valider la reproduction des œuvres (correction de la chromie, des légendes, etc.), veiller au respect du droit moral, tel que défini par l’Administratrice de l’Indivision, et enfin aider les institutions à identifier les ressources nécessaires pour une exploitation conforme.

Quel rôle a plus particulièrement joué France Muséums dans le cadre de cette exposition ?

Valentine Bellucci : France Muséums joue un rôle de chef d’orchestre et de coordinateur entre le Louvre Abu Dhabi et les différentes parties prenantes au projet, qu’elles soient françaises ou internationales (musée partenaire, scénographe, entreprise de médiation, titulaires de droits, prêteurs, restaurateurs, transporteur, installateurs, etc.). 

Dans le cadre de l’exposition Picasso, la Figure, France Muséums a tenu à organiser plusieurs réunions de cadrage très tôt dans le développement du projet. Picasso Administration a ainsi mis à disposition des supports pédagogiques et s’est rendu disponible afin d’identifier les points de vigilance juridiques et opérationnels et répondre aux interrogations que pouvaient susciter le projet et ses spécificités.

Quels sont les principaux enjeux juridiques identifiés sur l’exposition Picasso, la Figure ?

VB : Cette exposition est principalement monographique ; elle est centrée sur un artiste décédé en 1973. Les droits attachés à son œuvre sont donc protégés au titre du droit d’auteur, un régime juridique qui protège les œuvres de l’esprit. C’est la Succession Picasso qui est titulaire des droits attachés au nom, à l’image et aux œuvres de Pablo Picasso. 

LK : L’exposition est conçue pour le Louvre Abu Dhabi et présentée à Abu Dhabi ; or, la durée d’application des droits patrimoniaux (reproduction, représentation) n’est pas la même d’un pays à un autre. En France, elle est de 70 ans après la mort de l’auteur, soit jusqu’en 2044 pour Picasso, alors qu’aux Emirats arabes unis, la durée est de 50 ans, ce qui signifie que les œuvres de Picasso sont donc entrées dans le domaine public local depuis 2024. 

Il a donc fallu prendre cela en considération, notamment par la distinction des usages faits de ces œuvres : les usages confinés au territoire émirati comme l’affichage public, la presse locale, les représentations dans l’exposition, et ceux pouvant traverser les frontières (réseaux sociaux, site internet, catalogue, etc.) auxquels le régime le plus protecteur, 70 ans après la mort de Pablo Picasso, s’applique.

VB : L’exposition étant monographique, le nom, l’image et les œuvres de Picasso sont omniprésents – dans la scénographie, la médiation, la communication, les produits dérivés, etc. Il fallait donc anticiper ces usages dès le lancement du projet.  

Pour structurer la collaboration, France Muséums a identifié les attentes de Picasso Administration (exigences légales, respect du droit moral), listé tous les besoins du Louvre Abu Dhabi (communication, marketing, éditions et produits dérivés), et anticipé tous les usages (œuvres, outils de médiation, promotion, scénographie, régie) dans un cadre international complexe. 

La rapidité et la régularité des échanges avec Picasso Administration ont été déterminantes pour identifier les points de vigilance et assurer une coordination fluide entre toutes les parties.

Au-delà de la phase de conception de l’exposition, quelles sont les modalités d’application des droits d’auteur attachés aux œuvres de Picasso pour leur utilisation dans les supports de communication et de marketing ?

EAS : Lors d’exposition monographique, nous souhaitons que la communication soit faite à travers une œuvre de Picasso ou une photo de lui dans son atelier. Picasso étant un artiste peintre avant tout, il est important que la communication d’une exposition soit faite avec des œuvres.  

Picasso Administration impose au moins une reproduction intégrale – et sans surimpression – de l’œuvre qui figure sur chaque support de promotion. Les détails d’œuvres peuvent être surimprimés uniquement si l’œuvre complète est également reproduite (en petit format) avec les mentions de copyright et la légende.

Vous avez l’habitude de travailler avec des institutions en France mais aussi en Europe ou en Amérique du Nord. Avez-vous déjà collaboré avec des pays du Golfe ?

EAS : Nous travaillons régulièrement avec le Louvre Abu Dhabi, qui a acquis récemment de nouvelles œuvres de Picasso, et nous avons travaillé en 2020 avec Qatar Museums, lors de l’exposition Picasso’s Studio.  

Nous savons que ces pays n’ont pas encore l’habitude de traiter avec des ayants droit. Nous nous efforçons d’être le plus pédagogiques possible, de les aider à obtenir les autorisations, et de répondre rapidement à leurs demandes diverses. 

LK : Il était essentiel de sensibiliser les équipes sur place aux procédures de Picasso Administration et plus généralement aux enjeux de propriété intellectuelle dans leur pratique.

Quelles sont les marges de manœuvres à l’étranger, si vous constatez qu’une institution n’applique pas correctement les règles ? 

EAS : Nous tentons toujours de trouver une solution à l’amiable. Il est rare qu’une institution culturelle s’oppose à nous ; il s’agit souvent d’une mauvaise application des règles qui relève plus d’un manque de connaissance. Nous nous efforçons de rester un partenaire des institutions pour leur permette de diffuser l’œuvre de Pablo Picasso de manière respectueuse et conforme aux règles de droit moral.

La propriété intellectuelle est une composante incontournable de la production d’exposition. Il est donc essentiel de travailler avec des juristes ou des organismes et institutions gérants les ayants-droits, tout particulièrement dans le cadre d’une exposition internationale, le droit d’auteur variant d’un pays à l’autre.

De sa conception à sa promotion après ouverture, l’exposition Picasso, La figure a mobilisé de multiples expertises, avec pour clés du succès la coordination et l’anticipation, France Muséums assurant un rôle central de coordination entre les parties prenantes.

*La propriété intellectuelle est l’ensemble des droits exclusifs reconnus à un créateur ou à un ayants droit sur ses œuvres, inventions ou signes distinctifs (marques, dessins, etc.), afin de les protéger et d’en contrôler l’usage et l’exploitation. Ce principe juridique fondamental appelle à une vigilance constante autour de questions essentielles telles que la gestion des droits d’auteur, la protection des œuvres ou la valorisation du patrimoine culturel, notamment dans un contexte international où les règles peuvent différer, et dans un monde où les usages numériques sont de plus en plus importants.

Le commissariat de l’exposition est assuré par Cécile Debray, Conservatrice générale du patrimoine et Directrice du musée national Picasso-Paris, Virginie Perdrisot, Conservatrice en chef du patrimoine au musée national Picasso-Paris et Aisha Al Ahmadi, Commissaire associée. 

Ce projet n’aurait pu voir le jour sans l’équipe polyvalente de France Muséums composée d’Adrien Berthelot, Directeur de la Programmation et de la Production, Francesca Crudo, Cheffe du pôle de Production des Expositions, Adjointe au Directeur de la Programmation et de la Production, Valentine Bellucci, Responsable de projet, Clara Bleuzen, Chargée de production d’exposition, Solène Manant, Chargée de production, Ines Belchi, Chargée de projet expérience visiteur et médiation, Elen Lossouarn, Chargée de médiation senior, Charlotte Clergeau, Chargée de projets numériques , Isabelle Hyvernat, Cheffe du pôle régie et opérations – Adjointe au directeur de la Programmation et de la Production, Anaïs Desneaux, Régisseuse d’œuvres d’art,  Lise Delpech, Régisseuse d’œuvres d’art, Ophélie Guinet, Régisseuse d’œuvres d’art, Zain Al-Hindi, Responsable des opérations, Léa Karouby, juriste. 

La scénographie de l’exposition a été conçue par Atelier Jodar, le graphisme réalisé par Caroline Pauchant, l’éclairage par 8’18: Claire-Lise Bague et Agnès Charvet et la production des dispositifs de médiation réalisée par V§VANT, production des dispositifs multimédia par Voxels. 

Nous souhaitons également remercier toutes les équipes du Louvre Abu Dhabi et particulièrement Rajeev Gopinadh, Responsable des expositions temporaires et projets spéciaux et Alice Querin, Responsable adjointe des expositions temporaires pour le pilotage de cette exposition.

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